Demandez à un tatoueur de raconter les débuts de sa carrière,
et la plupart du temps, vous entendrez la même histoire:
« Etant enfant, j’adorais dessiner. A l’adolescence, je m’étais lié d’amitié à des punks (ou des rockers), qui m’avaient branché sur le tatouage. J’avais expérimenté sur ma propre peau avec les aiguilles à coudre de ma mère et de l’encre de Chine. Plus tard, j’avais mis la main sur du matériel de tatouage, et j’avais commencé à tatouer mes amis. J’avais tatoué un certain nombre de mois (ou d’années) chez moi, dans mon appartement et j’avais appris les ficelles du métier tout seul, en procédant par tâtonnements. » A ce stade, la chance vient parfois donner un coup de pouce au tatoueur débutant.C’est un professionnel qui lui sauve la mise en lui donnant quelques conseils. Le disciple reconnaissant rattrape alors le temps perdu, progresse à pas de géant, et finit par exploser sur la scène du tatouage.
Fabrice a suivi un cheminement semblable.
A l’âge de douze ans, il participait à tous les concours de dessin qu’il pouvait trouver. Il a été initié au tatouage par des punks.La première pièce qu’il s’est infligé lui-même était un petit dragonsur l’avant-bras.Son épreuve d’endurance a duré dix ans, une période pendant laquelle il a tatoué ses connaissances dan s son appartement. Son sauveur personnel a été Stéphane Chaudesaigues, qui lui a appris les derniers petits trucs dont il avait besoin pour progresser. Fabrice se souvient, « Je l’ai rencontré à une convention à Dijon, en France. Nous avons immédiatement sympathisé et notre relation m’a beaucoup apporté. D’un côté,il m’a encré de deux de mes plus beaux tatouages (un dos représentant Jésus Christ, portant un masque à gaz, avec un champignon atomique à l’arrière plan et un démon rouge sur les pectoraux) et de l’autre, il m’a fait profité d’un abondance d’informations sur les techniques du tatouage, ce qui a grandement accéléré le processus d’apprentissage. Il m’a aussi transmis un message important concernant notre profession. Quiconque peut s’improviser tatoueur, et cracher son encre dans le seul but de s’enrichir. Au mieux, les résultats seront médiocres. Par contre, si l’on tatoue avec passion et plaisir, on produit du travail de qualité et on peut espérer devenir un véritable artiste.
Stéphane est un type vraiment bien, car il n’était pas obligé de m’aider. En fait, il n’avait absolument aucune obligation à mon égard. »
Super ! C’est donc la fin de l’histoire ?
Pas du tout, c’est simplement le début d’une autre.
Depuis maintenant cinq ans, Fabrice excerce ses talents dans son studio à Lyon, en France. « SCREAMING NEEDLE » est un lieu convivial, agencé pour accueillir trois tatoueurs et un body piercer qui opére derrière une porte fermée pour respecter l’intimité de ses clients. Peut-être, dans le but de faire voler en éclats le stéréotype de l’artiste famélique et esseulé qui progresse avec difficulté sur la route cabossé conduisant à la carrière de tatoueur, Fabrice prend sous ses ailes un jeune artiste ou deux, qui sont sans conteste très doués pour dessiner sur le papier, mais n’ont aucune idée sur la façon d’aborder la peau comme un support. Les résultats sont encourageants. Le dernier artiste en formation est sur le point d’ouvrir son propre studio et Fabrice recommence maintenant l’expérience avec son meilleur ami.
« De toute façon, nous travaillons tous dans une ambiance amicale. Je ne suis pas du genre patron. Je demande à mes gars de faire leur boulot, et de le faire bien, c’est tout. »
Au fait, quel genre de tatouage encre-t-on chez « Screaming Needle » ?
« Un peu de tout pour des gens différents », déclare Fabrice. « J’aime particulièrement le réalisme, le surréalisme et l’abstrait, mais je ne souhaite pas me spécialiser dans un genre défini. Je veux être en mesure de m’adapter aux besoins de mes clients. » Quand on le pousse un peu dans ses retranchements, Fabrice concède qu’il a une préférence pour les portraits et les animaux, que le tribal n’est pas sa tasse de thé (« pas de vrai défi à relever ») et qu’il se refuse à faire du celtique (« Pas question ! ») Quant au choix des motifs, Fabrice a pour principe que les gens sont responsables de ce qu’ils souhaitent exhiber sur leur peau pour le restant de leurs jours. Cependant, dans les cas extrêmes, un jeune malavisé de dix-huit ans, par exemple, qui demande à se faire tatouer d’une croix gammée sur le front - Fabrice se résoudra à faire un brin de psychologie pour expliquer à son client les contraintes alliées à un tatouage très engagé. Il souligne tout de même que les marginaux ne représentent pas plus de dix pour cent de sa clientèle. « L’attitude des Français envers le tatouage a rapidement changé au cours des trois dernières années » remarque-t-il. « A l’ouverture de mon studio, il n’était pas rare que de jeunes adultes d’une vingtaine d’années viennent se faire tatouer et à la fin me disent, un trémolo enfantin dans la voix, « Mon Dieu, qu’est-ce que va me dire ma mère ? » De nos jours, il est classique de voir débarquer toute une famille en période de Noël pour offrir à l’un de ses membres un petit tatouage en cadeau. Les Français ont moins peur du tatouage, en partie grâce aux média qui en ont dévoilé la beauté, en tant qu’art. »
C’est de bonne augure pour l’avenir. Si bonne d’ailleurs, que Fabrice va ouvrir très prochainement un deuxième studio à Lyon. « J’ai l’ambition de la paresse » dit-il en riant. « Plus j’aurais de studios, moins je travaillerais, ce qui n’est pas le cas maintenant. Il es rare que je rentre à la maison, auprès de ma femme et de mon nouveau-né, avant neuf heures du soir. J’aimerais vraiment avoir plus de temps pour explorer d’autres avenues, comme me brancher sur le circuit des conventions américaines ou me faire inviter comme artiste dans des studios aux Etats-Unis. En l’an 2000, je participerai au Nationnal à San Antonio, Texax, et avec un peu de chance, je nouerais des contacts intéressants sur place ! »
Ca, mes amis, c’est une autre histoire en train de se faire !
Michelina Miraglia
Article paru dans TATTOO Magazine n°123 novembre 99
LYON, sa rosette, ses bouchons, sa Place Bellecour… et son calme légendaire. Sur les bords du Rhône, la qualité de vie est louable mais la folie et l’exentricité semblent absentes. Et pour ne pas usurper sa réputation, la capitale des Gaules en rajoute dans la discrétion. Moins d’une dizaine de studios de tatoo se partagent l’agglomération quand Paris en compte trente et Strasbourg la moitié. Les Lyonnais tiendraient-ils à la virginité de leur peau ? Pas vraiment, à en croire Fabrice qui débranche rarement sa machine. Notre homme vient d’ailleurs d’ouvrir son deuxième studio en ville. Cinq ans après son installation comme professionnel. Et douze ans après son arrivée à Lyon. Originaire de Colmar, Fabrice a toujours dessiné. Tout petit, il écume les concours de dessins organisés par la presse locale. Et en gagne quelques-uns. Des années plus tard, en 1984, un type rencontré par hasard lui dévoile une machine fabriquée artisanalement. Première rencontre avec le tatouage. Loin d’être impressionné, le jeune homme, tout juste majeur, rentre chez lui et s’attelle à la fabrication de la bête. Un rotring pour l’encre, un entraineur de Walkman en guise de moteur, un axe de direction prélevé sur une voiture télécommandée, les aiguilles à coudre de maman, un peu d’astuce, d’espièglerie… et au final un dragon encré sur l’avant-bras. Plutôt marginal à l’époque, Fabrice côtoie la mouvance punk alsacienne et y trouve ses cobayes. Trop heureux de la gratuité du service, les keupons foncent crêtes baissée. Quelques temps après, le garçon plaque cette activité prometteurse et, sous l’impulsion de ses parents, consent à travailler. Histoire de ne pas arrêter le dessin, Fabrice opte pour la vitrerie d’art : sablage au pochoir, restauration de vitraux… Une activité qui, malgré tout, ne convainc pas ce tatoueur qui s’ignore encore. En 1987, il immigre à Lyon et se lance dans une fête qui durera pas mal d’années. Et puis un jour, le déclic. Fabrice trouve du boulot, achète du matériel et recommence ses expérimentations. Fini les deux-trois copains inconscients, c’est maintenant une file de candidats qui s’allonge le samedi dans sa cage d’escaliers. Devant l’insistance des voisins, Fabrice se décide à franchir le pas et à ouvrir un studio.
Article paru dans TATOUAGE Magazine n° 11 nov/de |